Politique

[ TRIBUNE ] 66 ans d’indépendance : « Le véritable chantier est de reconstruire la République », par le Professeur Célestin Musao.

Soixante-six ans après l’accession de la République démocratique du Congo à l’indépendance, le 30 juin 1960, le pays continue de porter les espoirs d’un peuple riche de son histoire et de ses ressources, mais confronté à d’immenses défis de gouvernance, de sécurité et de développement. À l’occasion de cette commémoration, l’Honorable Professeur Célestin Musao, député national et ancien rapporteur de l’Assemblée nationale, livre une réflexion approfondie sur le parcours de la Nation, son état actuel et les perspectives d’une refondation de l’État congolais.

D’entrée de jeu, le professeur Célestin Musao souligne que dresser le bilan de plus de six décennies d’histoire nationale demeure un exercice particulièrement exigeant.

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« Il ne s’agit ni de faire le procès d’une génération politique, ni de défendre une quelconque position partisane. Il s’agit plutôt de porter un regard lucide sur notre histoire, à partir des réalités politiques, économiques, sociales et institutionnelles qui ont façonné notre pays depuis le 30 juin 1960. L’indépendance du 30 juin 1960 a consacré la naissance d’un État souverain. Cependant, les premières années furent rapidement marquées par les sécessions, les rivalités politiques ainsi que l’assassinat du Premier ministre Patrice Emery Lumumba. Notre histoire a ensuite connu le coup d’État du général Joseph-Désiré Mobutu en 1965, plusieurs décennies de régime centralisé, les réformes politiques de 1990, les guerres déclenchées à partir de 1996, les différentes transitions, l’adoption de la Constitution de 2006 ainsi que l’alternance politique intervenue en 2019 avec l’accession de Félix Tshisekedi à la magistrature suprême. Chacune de ces étapes constitue un moment déterminant de notre itinéraire national, avec ses avancées, ses contradictions et parfois ses occasions manquées », affirme-t-il.

Abordant la situation économique, l’élu national regrette que le potentiel exceptionnel du pays ne se traduise toujours pas par une amélioration durable des conditions de vie des populations.

« Ce paradoxe traduit principalement les insuffisances d’une gouvernance qui, pendant plusieurs décennies, n’a pas permis de transformer ces richesses en véritable moteur de développement. Au lendemain de l’indépendance, notre pays disposait pourtant d’un tissu économique relativement intégré, d’infrastructures importantes et d’un secteur industriel capable de soutenir la croissance. Dans les années 1960 et 1970, le système sanitaire congolais faisait figure de référence en Afrique et accueillait des patients venus de plusieurs pays voisins, tandis que nos infrastructures étaient souvent comparées à celles de certains États aujourd’hui émergents. Les troubles politiques ayant suivi l’indépendance, les guerres successives, les pillages, les effets de la zaïrianisation de 1973, la faillite de nombreuses entreprises publiques, la désorganisation des secteurs productifs, le recul de l’agriculture, la faiblesse des investissements privés ainsi que la dégradation des infrastructures expliquent en grande partie notre déclin économique. À cela s’ajoutent une gouvernance insuffisamment orientée vers le développement, l’absence d’une véritable bourgeoisie nationale ainsi que des politiques publiques souvent marquées par l’improvisation », regrette-t-il.

Revenant sur les politiques publiques menées depuis l’indépendance, le professeur Musao estime que plusieurs initiatives n’ont pas produit les résultats attendus.

« Depuis l’indépendance, plusieurs gouvernements ont lancé des programmes de relance économique : les plans quinquennaux, les programmes d’expansion économique, le Plan triennal minimum de 1997, le PMURR, le Programme minimum de la transition, les Cinq Chantiers de la République, la Révolution de la Modernité ou encore le Programme de Développement Local des 145 Territoires. Malheureusement, ces initiatives n’ont pas produit les effets escomptés, principalement en raison de la faiblesse de la gouvernance, du manque de continuité des politiques publiques et d’une implication insuffisante des populations dans la définition des priorités nationales », explique-t-il.

Poursuivant son analyse, le député national estime que la principale faiblesse de la RDC demeure la gouvernance.

« Le principal défi de notre pays n’est pas l’absence de ressources mais la qualité de sa gouvernance. Les différentes élites politiques qui se sont succédé depuis l’indépendance portent, à des degrés divers, une responsabilité historique dans les difficultés actuelles. Les insuffisances institutionnelles, la faible culture de la redevabilité et l’éloignement progressif entre les gouvernants et les citoyens ont installé un climat de méfiance qui fragilise nos institutions », affirme-t-il.

Évoquant la lutte contre la corruption, l’ancien rapporteur de l’Assemblée nationale rappelle que les rapports officiels dressent depuis plusieurs années un constat alarmant.

« Les rapports des commissions d’enquête parlementaires, des institutions de contrôle, de la Cour des comptes, de l’Inspection générale des finances et des organisations de la société civile dénoncent les détournements des deniers publics et l’impunité. Ces dysfonctionnements ne sont plus des incidents isolés. Ils constituent un problème structurel qui freine le développement national. La lutte contre la corruption exige une volonté politique permanente, l’application rigoureuse des lois et le renforcement des institutions de contrôle », insiste-t-il.

Dans la même logique, il plaide pour un Parlement plus efficace dans l’exercice de ses missions constitutionnelles.

« Le Parlement doit pleinement exercer ses missions constitutionnelles, notamment le contrôle de l’action gouvernementale. La qualité du travail législatif, le contrôle de l’exécutif et la transparence dans la gestion des finances publiques sont essentiels à l’efficacité de l’État. Les élus doivent privilégier l’intérêt général plutôt que les intérêts particuliers », soutient-il.

Abordant ensuite la situation sécuritaire, le professeur Musao dresse un constat préoccupant.

« Les violences qui persistent depuis plusieurs décennies dans l’Est du pays empêchent l’État d’exercer pleinement son autorité sur une partie du territoire national. Cette instabilité favorise l’exploitation illicite de nos ressources naturelles par différents groupes armés et réseaux criminels. Cette crise dépasse la seule dimension militaire ; elle s’inscrit également dans un contexte géopolitique régional marqué par des convoitises économiques et stratégiques », déplore-t-il.

Concernant le processus démocratique, il appelle à renforcer la crédibilité des élections.

« Les différents cycles électoraux organisés depuis le retour au pluralisme ont souvent laissé subsister des contestations qui ont accentué les divisions politiques et affaibli la confiance entre gouvernants et gouvernés. Il est indispensable de renforcer les mécanismes garantissant la transparence électorale afin de consolider durablement la légitimité de nos institutions », propose-t-il.

Malgré ce diagnostic critique, le député national refuse de sombrer dans le pessimisme.

« Je refuse une lecture exclusivement pessimiste de notre histoire récente. Le retour au multipartisme, la libéralisation progressive de l’économie, les efforts réalisés dans les infrastructures routières ainsi que certaines réformes sociales constituent des avancées importantes. Je pense notamment à la gratuité de l’enseignement primaire et aux mesures relatives à la gratuité de la maternité. Toutefois, les défis restent immenses dans les domaines de l’emploi, de l’éducation, de la santé, de l’accès à l’eau potable, de l’électricité et du développement industriel », nuance-t-il.

En guise de perspectives, le professeur Musao estime que la reconstruction du pays doit passer avant tout par une transformation profonde des mentalités et des pratiques de gouvernance.

« La reconstruction de l’État ne peut être uniquement institutionnelle ou économique. Elle doit aussi être morale, civique et patriotique. Nous devons engager une véritable révolution des mentalités fondée sur l’amour de la patrie, le sens du bien commun, le respect des valeurs républicaines, la justice sociale et la solidarité. Les réformes attendues exigent une volonté politique forte, une gouvernance responsable, la compétence, la transparence, la bonne gestion des ressources publiques et l’obligation de rendre compte. Face aux menaces qui continuent de peser sur notre souveraineté, notamment dans l’Est du pays, la RDC doit renforcer durablement ses capacités de défense. Une armée républicaine forte, des institutions solides et une véritable stratégie nationale de sécurité sont indispensables pour garantir une paix durable. L’école doit devenir le principal levier de transformation de notre société. Nous devons former des citoyens responsables, attachés à leur pays et respectueux des institutions. C’est dans cette logique que s’inscrit notre partenariat avec Heavenly Culture, World Peace, Restoration of Light (HWPL), qui contribue à promouvoir une culture de paix, la prévention des conflits et l’intégration de l’éducation à la paix dans les politiques publiques », explique-t-il.

Enfin, le professeur Célestin Musao réaffirme son attachement au respect de l’ordre constitutionnel et estime que les priorités nationales se situent ailleurs que dans une révision de la Constitution.

« Le bilan des soixante-six années d’indépendance est contrasté. Les avancées institutionnelles, démocratiques et sociales méritent d’être saluées, mais elles restent insuffisantes au regard des immenses potentialités de notre pays. Les difficultés accumulées relèvent d’une responsabilité collective, même si les responsabilités varient selon les acteurs et les périodes. Le temps est venu d’engager une véritable refondation de l’État congolais fondée sur une gouvernance responsable, le respect de la Constitution, la lutte contre la corruption, la diversification de l’économie, le renforcement de la sécurité nationale et la promotion d’un patriotisme actif. Je réaffirme mon attachement au respect de l’ordre constitutionnel, qui constitue l’un des piliers de la stabilité politique et de la cohésion nationale. À mes yeux, le débat sur un changement de la Constitution ne constitue pas une priorité nationale au regard des défis auxquels la République démocratique du Congo est aujourd’hui confrontée. Le véritable chantier aujourd’hui n’est pas de changer la Constitution, mais de changer la gouvernance, de restaurer l’autorité de l’État, de renforcer les institutions, de reprogrammer positivement l’homme congolais et d’améliorer les conditions de vie de nos populations. Nos véritables urgences sont la guerre persistante dans l’Est de la RDC, l’occupation de certaines localités par des groupes armés, la crise humanitaire, le chômage des jeunes, la pauvreté, les insuffisances des services sociaux de base ainsi que les défis du développement économique. Je mets également en garde contre l’inconstance politique. Certains acteurs politiques défendaient hier avec vigueur l’intangibilité des certains articles de la Constitution lorsqu’ils étaient dans l’opposition, mais militent aujourd’hui pour sa modification une fois au pouvoir. Cette versatilité fragilise la confiance des citoyens envers la classe politique et porte atteinte à la crédibilité des institutions. Une République forte ne peut se construire sur des positions dictées par les intérêts du moment. Le véritable héritage que nous devons transmettre aux générations futures ne réside pas dans des révisions constitutionnelles motivées par des intérêts conjoncturels, mais dans le renforcement de la culture démocratique, le respect de l’État de droit, la fidélité aux engagements républicains et la consolidation d’institutions stables capables de garantir la paix, l’unité nationale et le développement durable », conclut-il.

À travers cette tribune, le professeur Célestin Musao invite les Congolais à privilégier la reconstruction de la gouvernance et des institutions comme condition essentielle à l’émergence d’une République forte, stable et prospère.

La rédaction

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